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Saturday, June 20, 2020

Les douceurs de l’esclavage au paradis dominicain

Cet article de fonds de notre collaborateur et ancien collègue met en lumière certaines considérations historiques voilées par les médias haïtiens en général....les classes dominantes particulièrement. Le sociologue haïtien Franck Séguy, actuellement au Brésil pour une maitrise en Service social, fait le point sur les compatriotes haïtiens réduits en esclavage en ce plein 21ème siècle. Seguy appelle à la destruction du capitalisme pour sortir du joug de l'humiliation. Lisez attentivement... 

Une vidéo fait la une des forums haïtiens depuis le début du mois de mai 2009. Elle montre une foule de Dominicains rassemblés dans le quartier Buenos Aires de Herrera, à Santo-Domingo en République Dominicaine, spécialement pour assister à ce qui semble être une corrida. Le taureau? Un des nombreux esclaves Haïtiens vivant en République dominicaine. Le toréador? Un Dominicain musclé muni d’une hache. D’un seul coup de hache, la tête du Haïtien, Carlos Merilus, est tranchée. Et le délire s’empare de la foule. Les enfants immortalisent le moment en gravant des photos à l’aide de leurs appareils cellulaires. Les adultes applaudissent. L’extase atteint son comble. On dirait que la République Dominicaine vient de remporter une coupe du monde. Fin 2008, un de mes amis vivant en République dominicaine m’avait envoyé des images vidéo montrant un Dominicain coupant la main à un Haïtien avec une machette, après l’avoir forcé celui-ci à se déshabiller totalement. Puis, l’ayant contraint à étendre sa main sur une pierre, servant d’autel pour le sacrifice, le Dominicain tranche la main d’un seul coup de machette. Une scène définitivement ordinaire en République Dominicaine! J’avais moi-même posté cette vidéo sur un forum haïtien très fréquenté, avec un objectif précis: tester le degré de cynisme et de perversion des classes dominantes haïtiennes et leurs abominables capacités à manipuler les classes dominées-exploité es. J’en ai eu pour mon compte. Les médias bourgeois – il n’y en a pas d’autres en Haïti, actuellement – se sont voués à une course effrénée d’émissions libres-tribunes et d’«analyses», exactement pour éviter qu’on ne cherche les racines du problème. Et comme d’habitude, après quelques émissions de défoulement, tout est rentré dans l’ordre – le même. L’objectif était atteint! 

La vidéo montrant la décapitation de l’esclave haïtien en terre voisine, le samedi 2 mai 2009, suscite beaucoup d’émoi. Nos professionnels libéraux, missionnaires d’ONGs, cadres d’administration et de commerce, professionnels de communication ... petits-bourgeois en cravates et cols blancs, généralement désignés par le concept flou de classes moyennes, se montrent on ne peut plus choqués. Parce que des centaines de milliers d’ Haïtiens sont réduits – et tués – en esclavage? Oh! Non. Mais parce que cette mort spectaculaire risque de ternir leur image à l’étranger. Aucune société (voire aucun individu) n’a jamais réussi à résoudre un problème qu’elle ne se pose pas ou qu’elle pose mal. De sorte que, si l’on envisage la condition esclave des centaines de milliers de Haïtiens exploités-opprimés en République Dominicaine comme un problème, l’on n’a pas d’autres choix que d’analyser cette condition d’abord en la prenant par ses racines, puis en cherchant les différentes ramifications qui en font un arbre au tronc assez épineux et coriace. 

Un ensemble de faits intrinsèquement reliés les uns aux autres doivent ainsi être pris en considération par celle ou celui qui souhaite faire mieux que pleurer. Qui veut comprendre. 

Brèves considérations historiques 
C’est connu que les Haïtiens représentent le seul peuple des temps dits modernes à descendre directement et exclusivement d’un troupeau d’anciens esclaves qui se sont rebellés. Par respect pour le bon sens, on ne devrait pas parler d’esclaves, mais de captifs qui se sont rebellés – car l’esclave est par définition un soumis. Étant sortie des entrailles de l’esclavage et du colonialisme, Haïti s’en ressent nécessairement. Cependant, il faut comprendre que ceci n’est pas qu’un poids de l’héritage: il s’agit d’un choix qui a réussi à s’imposer entre plusieurs possibles. Dessalines, leader principal de la Révolution qui a conduit à l’Indépendance en 1804, entendait partager les richesses selon le principe communiste «à chacun selon ses besoins». Sa phrase revendicative: «Et les pauvres nègres dont les pères sont en Afrique, n’auront-ils donc rien?» est passée à la postérité. Cependant, on évite de mettre en exergue le fait que celle-ci constituait la réplique à l’interrogation des généraux et autres grandons (grands propriétaires terriens) stipulant: «N’est-il pas constant qu’après avoir joui depuis 10, 20 et 30 ans d’un bien on devait en être supposé le véritable propriétaire?» (Thomas Madiou, Histoire d’Haïti, t. 3, Ed. Deschamps, 1989, p. 391). 

L’analyse de ces deux positions révèle toute la nature irréconciliable des contradictions sur lesquelles devait s’édifier le nouvel État indépendant. D’un côté, Dessalines et toute la masse des anciens cultivateurs se demandaient: «Quelle récompense accordée à ceux qui, par leur héroïsme, avaient rétabli l’empire de la Liberté (...) si les anciens oppresseurs, maîtres de toutes les grandes et riches propriétés, continuaient à en jouir paisiblement ? On se demandait en outre à qui du reste appartenaient ces terres ? N’était-ce pas à ceux qui pendant deux siècles les avaient cultivées, qui n’en avaient jamais joui et qui n’avaient subi que les traitements les plus barbares pour prix de leur sueur? (Madiou, p. 141) ” Pour empêcher que la question ne soit réglée selon ce principe, «ceux des généraux de l’Empire d’Haïti qui n’avaient pris les armes contre les Français que pour jouir, après le triomphe de la cause sainte de la Liberté, des droits politiques les plus larges, ourdiront sa perte [de Dessalines], inciteront à l’insurrection les masses devenues mécontentes…(p.140)». 

La masse des cultivateurs avait pris les armes pour établir l’empire de la Liberté qui, à leurs yeux, signifiait le bien-être collectif pour tous, principalement pour celles et ceux qui avaient subi les traitements les plus barbares pendant deux siècles de sueur et de sang. Les généraux et autres grandons avaient aussi pris les armes contre les Français, mais seulement pour les chasser et prendre leur place. Afin de jouir en seuls maîtres et souverains. C’est donc sur une constante capitaliste-esclavagiste reconnaissant le droit de propriété seulement à ceux-là qui avaient déjà été propriétaires durant l’époque coloniale-esclavagiste que ces derniers ont construit l’Haïti indépendante. Deux ontologies de l’être social radicalement antagoniques croisent ici les fers. Celle de Dessalines et de la masse des paysans, qui voulaient la fin de l’oppression et le partage équitable, a baissé la tête devant celle des généraux et grandons qui n’entendaient que chasser les anciens oppresseurs, laissant intacte le système oppressif. Il en résulte le refoulement des paysans-cultivateurs vers les mornes (terres montagneuses) souvent arides et desséchées. Toute la production développée par ces misérables sera captée par les bourgeois-grandons des villes qui en avaient besoin pour, entre autres, payer l’indue – faussement appelée dette – ­de l’indépendance. Le reste est connu. De 1804 à 1920, les caisses de l’Etat grandonarcho- bourgeois haïtien se sont remplies exclusivement de la sueur et du sang des paysans-cultivateurs. Il a fallu la première occupation étasunienne de 1915 pour initier les grandons-bourgeois haïtiens au pénible exercice de contribuer aux caisses de leur Etat. Toute la castration opérée dans les veines des cultivateurs a servi d’abord à payer à la France son autorisation pour que le peuple haïtien vive. A cette indue, on a octroyé le joli nom de dette d’indépendance. 

Une autre partie de revenus est employée dans des dépenses ostentatoires. Une autre partie encore est directement volée et placée dans les grandes banques européennes. La réserve a été emportée par les occupants yankees qui avaient ouvertement, et au grand jour, dévalisé la banque centrale. Ainsi, on comprend aisément que les centaines de milliers de Haïtiens en esclavage dans les grandes plantations sucrières dominicaines soient essentiellement des paysans et des travailleurs agricoles. Ils sont également employés par l’industrie de la construction. Il est passé en proverbe en Haïti que «le travail de la terre ne récompense pas». C’est pourquoi, tout cultivateur haïtien sait qu’il doit se trouver une autre activité s’il ne souhaite pas croupir dans la plus crasse des misères. 

Mais ceci n’est qu’un aspect de la question. La question fondamentale réside dans la possession même des terres. Elles sont la propriété de bourgeois habitant les villes : les grandons-bourgeois. Ceux-ci ne les exploitent pas selon la pure rationalité capitaliste qui consisterait à y pratiquer une agriculture à grande échelle. Non! Ils les morcellent pour mieux les confier à des paysans qui se chargent de les faire fructifier selon le principe des deux moitiés (demwatye). La perfidie de ce principe permet que, dans tous les coups et les cas, le grandon-bourgeois sort gagnant. Tandis que le paysan ne gagne jamais. Car en ayant reçu une parcelle de terre à travailler, il lui revient la charge de tout le travail: préparation du sol, semence, organisation du travail, main-d'œuvre... Pourtant à la récolte, il doit appeler le propriétaire qui a officiellement droit à la moitié mais qui parfois enlève les trois-quarts. Il en résulte assez souvent que la part qui revient au paysan ne couvre même pas les nombreuses dépenses auxquelles il avait consenti pour réaliser la production. 

Le rapport de ce cultivateur avec cette terre et la culture qu’il y pratique relève donc de la plus pure chosification. On entend par là le fait que ce cultivateur ainsi que la terre qu’il travaille ne représente ni plus ni moins que des moyens pour le grandon-bourgeois d’accroître ses richesses. De sorte que le travail, élément universel de socialisation de l’humanité, a été perverti par l’impératif de l’activité productive capitaliste de type grandonarcho-bourgeois qui est la loi absolue en Haïti. 

Le résultat se vérifie dans la dévastation de notre écologie, dans l’historique phénomène d’exode rural vers Panama (pour la construction du canal, initié en 1880 par la France, puis interrompue, puis terminée par les États-Unis), vers les plantations sucrières étasuniennes à Cuba (fin 19è siècle et première moitié du 20è) et vers la République dominicaine (les bateys, ou la formule d’exploitation peut se résumer par l’équation la «meilleure» suivante : 15 heures de travail par jour = une tonne de canne =1 euro par jour). 

Racisme-capitalisme à la dominicaine 
En 1937, la bourgeoisie dominicaine avait déjà organisé le massacre de plus de 50 mille travailleurs Haïtiens, avec la complicité de la bourgeoisie haïtienne. Car le racisme dominicain alimente constamment cette crainte que la présence haïtienne ne se fasse quantitativement trop significative en République dominicaine. Cette présence est actuellement estimée à 800 000 Haïtiennes et Haïtiens. Plus de 50 000 seraient des étudiants. La constitution haïtienne stipule clairement: «L’Etat doit financer le fonctionnement et le développement de l’université d’Etat d’Haïti et des écoles supérieures publiques. Leur organisation et leur localisation doivent être envisagées dans une perspective de développement régional (art. 209)». L’argent des travailleurs haïtiens est utilisé de préférence pour alimenter les caisses du FMI : Fonds de la misère, pardon monétaire, internationale. Et l’Haïtien, au lieu d’exiger le développement de sa propre université, préfère se faire saigner à blanc hors de ses frontières. 

Cet exode rural susmentionné, résultat des relations sociales grandonarcho- bourgeoises, ne se fait pas que vers l’extérieur. Il répercute avant tout sur les villes. Cette urbanisation n’étant pas planifiée, les centres urbains se métamorphosent en de vastes bidonvilles. L’une de ses conséquences réside dans cette armée de travailleurs de réserve qui nous vaut notre réputation de «main-d'œuvre bon marché». Cette main-d'œuvre à bon marché est exploitée depuis maintenant un siècle en terre voisine. Les données fournies par le Groupe d’appui aux réfugiés et rapatriés (Garr) font remarquer que 90% de la main-d'œuvre agricole dominicaine est constituée de travailleurs haïtiens (garr-haiti. org). 

Il ne sera pas superflu de rappeler que ce processus a débuté quand, en 1915-1916, les occupants yankees avaient décidé d’installer leurs usines sucrières en République Dominicaine, considérant que la partie Est de l’Île d’Haïti offre de meilleures conditions au développement d’une telle activité. Mais, pour l’entretenir, ils avaient décidé que la main-d'œuvre haïtienne était à la fois plus rentable et moins coûteuse. La fin de l’occupation en 1934 n’a pas mis fin au processus. Durant la deuxième moitié du 20e siècle jusqu’à la chute de la dictature des Duvalier en 1986, l’Etat haïtien s’était engagé par accord écrit avec l’Etat dominicain à lui fournir les travailleurs dont sa bourgeoisie a besoin pour entretenir ses plantations agricoles. Déjà en 1980, l’OIT (Organisation internationale du travail) avait reconnu que la seule expression propre à traduire la situation de ces travailleurs haïtiens en République Dominicaine était celle d’«esclavage moderne». 

Quelques décennies après le grand massacre de 1937, après que les Etats-Unis d’Amérique du Nord ont procédé à la castration de l’économie paysanne en détruisant systématiquement son cheptel porcin, on a vu avec quel dévouement la bourgeoisie haïtienne et ses administrateurs dans l’État avaient reconstruit leur richesse à titre de courtiers dans l’embauchage de travailleurs Haïtiens en direction des plantations de canne à sucre dominicaines. Ils peuvent toujours verser quelques larmes et pas mal de baves du haut de leur état de crocodiles. N’empêchent qu’ils sont les premiers bourreaux à avoir fait voler en éclat la tête de Carlos Merilus. La fin de la dictature en 1986 n’a mis fin qu’officiellement à cet accord. Car les industriels dominicains maintiennent des contrats avec des passeurs qui sont chargés d’aller chercher des Haïtiens dans les montagnes pour les amener sur les plantations de cannes. Ces passeurs sont connus sont le nom de buscones (du verbe espagnol buscar = chercher).

Faut-il rappeler que le trafic d’êtres humains s’est imposé, à côté du trafic de la drogue et des armes, comme le plus rentable à l’heure du patriarcat-capitalisme-racisme globalisant actuel? Le trafic de travailleurs Haïtiens et de travailleuses Haïtiennes est une entreprise sciemment organisée. Il implique au moins : les soldats dominicains chargés de la surveillance de la frontière dominicaine, les propriétaires des usines sucrières et des grandes plantations de cannes-à-sucre, les agents de la migration, et d’autres secteurs non moins importants des deux côtés de la frontière. 

Le travailleur – la travailleuse – est soudoyé par le buscone qui lui fait miroiter monts et merveilles. Ainsi, le buscone réussit à soutirer de l’argent de la part du travailleur- de la travailleuse en échange du passage de la frontière. En réalité, le buscone s’arrange pour abandonner sa proie en pleine route, dans un endroit où il est sûr que celle-ci sera capturée par les gardes frontaliers. Ces derniers, pour autoriser la travailleuse ou le travailleur sans défense et sans papiers à continuer sa route, exigent la satisfaction de tous leurs caprices. 

Le cas de Jeannot Succès, assassiné par les soldats frontaliers dominicains, est très connu. Jeannot Succès, ayant déjà payé au buscone son droit de passage, a refusé de verser de l’argent aux gardes quand il a été capturé. Ces derniers l’ont battu jusqu’à la mort. En hommage à ce travailleur rebelle, un réseau qui travaille sur les droits humains des Haïtiens expulsés de force par l’État dominicain porte le nom Jeannot Succès. Il ne sera peut-être pas superflu non plus de mentionner que chaque année, selon les données du Garr, au moins 20’000 Haïtiens sont rapatriés de force vers Haïti par l’Etat Dominicain. Ce rapatriement se fait généralement au moment du payroll (de la paie). Les capitalistes dominicains, non contents d’exploiter pour une pitance la main-d'œuvre haïtienne, utilise d’autres subterfuges pour ne rien payer. Ainsi, à l’heure de payer, ils appellent la police à laquelle ils feignent de dénoncer la présence d’illégaux dans tel ou tel endroit. Et la police de capturer toute personne de peau noire rencontrée sur les lieux. 

Inutile de dire que des travailleurs dominicains sont aussi victimes de cette chasse organisée sur la base de la couleur de la peau. Celle-ci ne se pratique pas uniquement sur les lieux de travail. Les personnes sont souvent capturées dans leur domicile même, à n’importe quelle heure du jour...ou de la nuit. Et déportées, sans préavis, vers Haïti. Beaucoup d’entre elles, arrivées en Haïti ne savent pas où aller, puisqu’elles ne sont pas nées en Haïti et n’y sont jamais venues auparavant. 

Quelques considérations sur l’actualité 
Actuellement, il existe en Haïti une vaste main-d'œuvre qui ne demande qu’à être exploitée. Paradoxe! Le problème est qu’à l’image de toutes les sociétés capitalistes, le capitalisme haïtien aussi n’est même pas en mesure d’exploiter directement l’ensemble des travailleurs. Comme on le sait, cela ne dégrade pas que les conditions de vie des sans-emploi. Les conditions de survie des salariés aussi sont rythmées par une précarisation des plus effroyables. Il suffit de remarquer que le prix d’une journée de travail ouvrier jusqu’à ce mois de mai est de 70 gourdes (1 dollar = 41 gourdes). En 1986, il était de 3 dollars.
Depuis mars 2007, un député [Steven Benoit, Pétion-Ville, ind.] avait pris l’initiative d’introduire par-devant ses collègues une proposition de loi en vue d’ajuster le salaire minimum. Il y a seulement une semaine, le 5 mai 2209, cette proposition a été adoptée par vote, ajustant ainsi le salaire minimum à 200 gourdes (c’est-à-dire moins de 4 euros; 1 euro=53.50 gourdes). 

Inutile de dire que ces 26 mois ont été employés par les organisations patronales pour exercer leur pression à la fois sur le législatif et l’exécutif afin de bloquer ce vote. De sorte que les organisations des travailleurs attendent encore avec vigilance que le président de la République ordonne (puisque c’est à lui qu’incombe cette obligation) la promulgation de ladite loi au journal officiel. Mais, déjà, des patrons font menace sur leurs ouvriers pour que ces derniers acceptent de recevoir seulement 160 gourdes.
Il y a donc lieu de remarquer que quand le travailleur haïtien va se faire trancher la tête en République dominicaine, il ne fait que choisir entre deux morts brutales. Car, en 2009, on ne connaît aucun pays où un père ou une mère de famille peut répondre aux besoins des siens avec 3,73 euros (4,87 dollars). Dans ce cas, le travailleur sait déjà que le patronat haïtien n’offre que la mort. Tandis que, mal informés, il imagine que l’herbe pourrait être verte du côté de l’enclos voisin. Aussi n’hésite-t-il pas à migrer, sans papiers, vers la République Dominicaine, où, comme on vient de le voir, il ne jouira d’aucun droit.

L’assassinat crapuleux de Carlos Merilus n’a servi que la cause de l’Etat dominicain. Son ambassadeur en Haïti devient une vedette dans la presse haïtienne. Il est l’invité d’émissions radiophoniques à émissions. Il prononce même une conférence de presse au Ministère haïtien des Affaires étrangères. Des positions diplomatiques de condamnation. Mais des deux côtés, les deux États n’iront pas plus loin.
René Préval lui-même (président entré en fonction en mai 2006) est, on ne peut plus clair là-dessus: il n’y a pas de violation des droits humains d'Haïtiens en République dominicaine. On n’a pas manqué de se plaindre de cette déclaration du chef de l’état qualifié d’irresponsable.

Mais il paraît que personne n’a encore relevé le vrai sens de la déclaration du président haïtien: les Haïtiens qui sont assassinés en République Dominicaine n’ont pas de droits. D’ailleurs, la plupart n’ont même pas un certificat de naissance. On ne peut pas se faire voler ce qu’on n’a pas. Le gouvernement dominicain, moins cynique que l’actuel gouvernement haïtien, a rapidement promis justice pour le crime de Carlos Merilus. L’unique justice que nous autres, travailleurs, pouvons espérer est la nôtre, celle qui détruira le capitalisme. Tant que nous n’aurons pas construit cette victoire révolutionnaire qui mettra fin à la domination-exploitation du patriarcat-racisme-capitalisme partout où elle s’établit, nous continuerons d’être humiliés pour des temps encore plus longs. 

Par Franck Séguy, Sociologue haïtien (13 mai 2009)
Regardez cette vidéo de Yole Dérose sur la question des batey

Tuesday, May 12, 2009

Travail domestique / Un Restavèk est désormais un travailleur en Haïti !



Les gens de maisons ne seront plus traitées comme des « Restavèk »* mais étant que travailleurs / euses domestiques. C’est en fait une déduction de la ratification par le Parlement (5 mars par le Sénat et le 6 mai 2008 par la chambre basse) d’une loi révisant le statut du personnel domestique.


« Cette loi, soumise quelques mois plutôt, par le ministère à la Condition féminine et aux droits des femmes (MCFDF), en plus de la reconnaissance de l’ouvrage domestique comme un travail, place les membres de ce secteur sur un pied d’égalité avec, entre autres, ceux et celles de l’industrie, du commerce et de l’agriculture ».

On attend encore le texte de loi pour une analyse en profondeur. À part ce texte, le MCFDF avait également soumis aux parlementaires trois autres avant-projets de loi portant sur le travail domestique, la paternité et la filiation et le « plaçage » (concubinage).

La ministre à la Condition féminine, Marie Laurence Jocelyn-Lassègue estime que « le vote de cette loi marque désormais un tournant dans [la] lutte pour l’amélioration de la situation des femmes haïtiennes [qui] constitue un pilier important dans le développement économique du pays. Le respect de ses droits et la revalorisation de son apport au sein des structures de travail contribueront au renforcement des paramètres qui engendrent nécessairement la croissance et la réduction de la pauvreté de la population en général, notamment des femmes ».

Mais la ministre Lassègue, selon Alix Laroche du Matin, reconnait que « la protection du travail domestique doit [...] être renforcée dans notre législation, conformément à la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes (Cedef), ratifiée par Haïti en 1996. ». Complexe est le sujet, considérant la dimension socio-culturelle de la question et les dispositions juridiques antérieures prises par l’État.

Question socio-culturelle

En Haïti, certaines familles provinciales, dépourvues de moyens économiques et souhaitant l’ascension sociale de leurs enfants, accordent ces derniers soit à une famille d’accueil de la classe moyenne ou de l’élite urbaine ;. Il se peut aussi que ce soit une tante, un oncle ou des voisins de la province. Cela s’est transformée en tradition.
Dans d’autres cas, ce sont des citoyens / citoyennes sans emplois, accordant leur service à une famille pour quelques milliers de gourdes (1 500 gourdes en moyenne par mois, soit environ 180 dollars américains) ou pour un sou.

Depuis quelques dizaines d’années, les parents démunis des provinces confient de plus en plus leurs progénitures « à des familles elles-mêmes très pauvres. Ce qui renforce la vulnérabilité de ces enfants, qui peuvent se retrouver dans la prostitution, la délinquance, voire [enrollé] dans des gangs armés [ou forment leurs propres cartels] »**. Comme l’a noté Alterpresse, « Plusieurs de ces enfants déambulent à longueur de journée, dans les rues des grandes villes, en train de quémander, « le plus souvent sur demande d’une tante » qui récoltera, à la fin de la journée, le gain réalisé... »

Les 200 000 enfants en domesticité ( 70% sont des fillettes), selon les derniers chiffres 2007 de l’Unicef, éprouvent le pire. Ils n’ont pas droit aux loisirs, voire l’école, et ne s’habillent pas décemment. Ils s'occupent assidûment des tâches ménagères (aller à la recherche de l'eau, faire la vaisselle, cuisiner, laver les linges, etc). À la moindre maladresse, voire une perte de dix gourdes, on leur offre des raclées. Jour et nuit, ils sont violentés et n’ont pas le droit d’en parler.
Et il n’y a pas que les enfants. Même les adultes, surtout les femmes de maison, font face aussi à d’énormes difficultés, surtout les cas répétitifs de viol ; les maris ou les fils y ont souvent recours pour exprimer leur supériorité.

Toute personne placée en domesticité, cependant, n’est pas forcément Restavèk ou Restavèk en devenir. Cela dépend de la famille d’accueil. Car, il y a de ces enfants en domesticité qui, aidés par la famille d’accueil, sont aujourd’hui de grands professionnels de la place, d’autres sont membres de l’équipe nationale de foot-ball et d’autres encore des professeurs ... et j’en passe.

Dispositions juridiques

Le code du travail haïtien est supposé protéger les enfants de moins de 12 ans. Ils n'ont pas le droit d'être employés domestiques. Les personnes qui engagent des jeunes doivent avoir un permis. Malgré tout cela et en plus de la pauvreté, il y a des enfants en Haïti qui sont employés domestiques.

La « main-d’œuvre soumise à un régime spécial » a été traité au Code du Travail de 1961. Le chapitre 1 intitulé : « Des gens de maison », ne considérait pas les personnes travaillant au sein des familles comme des travailleuses et travailleurs au même titre que les employés/employées des secteurs commercial, industriel et agricole et ne bénéficiaient pas des avantages légaux prévus dans ledit code.

Suite à la révolution de 1986, la Constitution de 1987 a ouvert la voie permettant aux générations futures de repenser les dispositions du Code du Travail, particulièrement celles relatives aux gens de maison. La ratification de la loi relative au statut des personnes en domesticité est un grand pas vers l’amélioration des conditions de vie de cette frange de la population.

Les lois à elles-seules, toutefois, ne peuvent tout résoudre. Il faut des mesures drastiques de la part du gouvernement et de la société civile pour enrayer le problème de l’analphabétisation, contrecarrer l’exode rural, penser et exécuter une politique d’emplois pour lutter contre le tôt si élevé de chômage...finir avec cette dichotomie « moun an deyò/ moun lavil », élevé le niveau de citoyenneté, etc.


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* Restavèk est considéré comme une forme de traite de personnes, surtout d’enfant. Une grande partie d’entre eux provient du milieu rural. Plusieurs de ces enfants ont entre 7 et 10 ans. Les familles haïtiennes sont souvent très pauvres alors elles envoient leurs enfants dans des familles d'accueil pour travailler.

Souvent ces enfants sont maltraités, battus et exclus de la vie de la famille d'accueil. Ils ne mangent pas la même nourriture que la famille, etc. Il s’agit d’un régime déshumanisant et éreintant, marqué par de lourdes tâches domestiques, des violences physiques et cruautés mentales, obligation de participer à de pires formes de travail proches de l’exploitation.

Monday, May 4, 2009

HAÏTI / DROITS HUMAINS / L’État de droit fait peur


Mardi 12 juin 2007, l’expert indépendant sur la situation des droits de l’homme en Haïti, Louis Joinet, présente son rapport au Conseil des droits de l’homme. « D’énormes progrès ont été réalisés dans la République caribéenne mais, il y a encore un long chemin à parcourir », estime le doyen des rapporteurs spéciaux qui a accordé à l’envoyé spécial du Matin, en l’occurrence Marc-Kenson Joseph, l’interview suivante.


Pourquoi parlez-vous de progrès en Haïti aujourd’hui alors que l’on sait que des cas de kidnapping s’enregistrent encore (18 cas ont été dénombrés en mai dernier)?

Il y a une inversion de la dynamique dans un sens positif. Pour savoir s’il y a ou non des progrès, j’ai refait la liste de chaque recommandation que j’ai proposée depuis le début de mon mandat en 2002. Dans ce rapport, j’accorde très peu de place au monitoring. J’opte de préférence pour la suite donnée à mes recommandations. Mon mandat contrairement à d’autres mandats de rapporteur est double : monitoring et coopération (recommandation pour proposer des remèdes). Pourquoi ? Parce que fondamentalement les ONG ont implanté le monitoring dans le pays.


Le dernier exemple en date est le rapport de Justice et Paix sur le déroulement des élections. Ce qui est rare. Cela montre qu’une ONG peut faire un bon travail technique même sur un sujet politique. La section des droits de l’homme de la mission des Nations unies pour la stabilisation en Haïti (Minustah), installée dans huit régions du pays, fournit un rapport mensuel suite à la visite, entre autres, de prison, de commissariats et de tribunaux.


Il y a d’abord des avancées significatives dans le domaine de la sécurité : démantèlement de gangs, arrestation de chefs de gangs, notamment, réduction du cancer qu’a été le kidnapping. Pour environ 80 cas relevés en novembre 2006, la courbe des enlèvements s’est progressivement inversée sous l’effet de ces opérations conjointes : 39 cas en février 2007, 24 en mars, 22 en avril et 18 en mai. La dynamique va dans le bon sens. Ce qui permet de dire que l’omerta (la loi du silence) qui régnait à Martissant, Cité Soleil était liée à la poigne, voire la terreur des chefs de gang qu’à quelque chose de populaire.


Qu’en est-il de la détention préventive prolongée ?

Point fondamental et récurrent. On l’appelle d’un mot pudique : la détention provisoire prolongée. Ce qui évite de dire détention arbitraire. En 2005, au plan national, il y avait 3742 détenus. Maintenant, il y en a 5 890, soit 2 578 de plus. Presque le double. C’est pour vous dire à quel point la situation est devenue catastrophique d’autant que les murs des prisons n’ont pas été élargis.


Vous pouvez en déduire des conditions d’insalubrité, de promiscuité incroyables dans lesquelles vivent les détenus illégalement emprisonnés. Pour essayer de diminuer l’engorgement des prisons, une commission de réforme de la détention a été créée. Au Palais de justice, la fréquence des audiences d’assises criminelles siégeant sans assistance de jury a été augmentée.


Le parquet a été réorganisé pour fonctionner en permanence. Donc, possibilité d’assumer la politique de comparution immédiate et d’accélérer le jugement des affaires de criminalité grave et de réduire aussi la détention provisoire. J’idéalise un peu parce que la mise en œuvre de ces réformes suppose presque un changement de mentalité. Cela commence à avoir des résultats palpables sur le terrain.

Le processus de certification (vetting) de la PNH progresse-t-il ?

inet : Sans attendre le lancement officiel de cette procédure, l’inspection générale de la PNH (IG/PNH) a mené des enquêtes qui ont conduit à des résultats significatifs : 57 agents de police suspendus, 35 révoqués et 2 rétrogradés.

Le « vetting » est un important programme où une enquête sera menée par l’IG/PNH pour les policiers et ensuite probablement pour les magistrats (réforme judiciaire), département par département et au cas par cas. Casier judiciaire, niveau d’études, compte bancaire, avoirs, relations entretenues avec des ambassades étrangères, enquête de voisinage – dont je ne suis pas favorable tenant compte du syndrome de la rumeur trop répandu en Haïti et provoquant trop d’injustices– rien ne sera négligé.

La réforme judiciaire traîne encore. Que se passe-t-il?

Quand vous revenez à l’égalité constitutionnelle, à un État de droit, il y a beaucoup de gens qui commencent à en avoir peur, à ne pas être content, à ne plus pouvoir continuer les magouilles relatives à la corruption, les trafics… Ces gens peuvent devenir dangereux. Chacun sait qu’il y a quand même quelques parlementaires qui ne sont pas des champions de la lutte pour la transparence et pour la légalité.

Heureusement, la majorité des parlementaires soutiendront ce projet. Avant, tout était de la responsabilité du gouvernement. On gouvernait sans Parlement. Maintenant, il y a un Parlement élu. Beaucoup de parlementaires manquent d’expérience, les ministres aussi. Donc, ça marche un peu difficilement. Mais, du côté du gouvernement la volonté politique est affirmée, il commence à passer aux actes. La commission sur la réforme de la justice a été créée à l’initiative du président René Préval lors d’une réunion convoquée au Palais national avec l’ensemble des acteurs publics et des membres de la société civile.

Cette réunion, semble-t-il, vous a marqué. Pourquoi ?

Écoutez, durant mes vingt huit ans de lutte pour les droits de l’homme, cela a été l’un des moments les plus forts pour moi. C’est la première fois que j’avais l’impression que je ne venais pas en Haïti pour enquêter, dénoncer mais, d’avoir de vraies réunions de travail avec des gens qui veulent essayer de prouver que c’est possible. Cette réunion a donné lieu à la création d’un comité de suivi de ces rencontres.

C’est également pour la première fois qu’un rapport sur la réforme de la justice est élaboré par des Haïtiens, pour les Haïtiens. Sans l’utilisation de la « langue de bois ». C’est une novation. Les projets relatifs aux statuts du Conseil et de l’École de la magistrature ont été déposés au Parlement. Le début de l’examen du texte a commencé lundi avec l’audition du ministre de la Justice.

Pensez-vous que le président Préval aura le dessus sur le phénomène de la corruption ?

Il y a une volonté patiente du président de la République. Lors de la réunion précitée, j’ai insisté sur cinq points : la coordination comme impératif de réussite, l’équilibre raisonnable à trouver entre l’indispensable coopération des milieux bancaires et les unités de lutte contre la corruption (ULCC, Ucref), l’importance du distinguo « macro » et « micro » corruption, l’urgence de l’adoption du projet de « loi portant déclaration de patrimoine par certaines catégories de personnalités politiques, de fonctionnaires et autres agents publics », l’importance de la coopération internationale et celle d’un soutien politique fort.

Le récent démantèlement du réseau de narcotrafiquants de Léogâne est sans précédent. Plus de 400 kilos saisis, cinq policiers arrêtés dont un haut gradé de la Direction centrale de la Police judiciaire (DCPJ). L’épée de Damoclès a pesé sur les narcotrafiquants. Évidement, plus on démantèle, plus ils (trafiquants) vont se défendre, plus cela (la lutte) sera dure.

Haïti progresse-t-elle dans le domaine sécuritaire et recule-t-elle dans le judiciaire ?

Beaucoup reste à faire pour les deux. Les progrès constatés dans le domaine sécuritaire sont plus importants que ceux que j’ai constatés dans le domaine de la justice. Une petite réserve du côté de la justice : il y a eu des tensions entre la Direction générale de la police et le parquet de Port-au-Prince (policiers/magistrats). C’est en train de se résorber. Mais, c’est sûr que les progrès de la sécurité ne peuvent pas se faire sans ceux de la justice. Ce n’est pas la police qui juge. C’est les instances de poursuites, les parquets. D’où l’importance de la réforme de la justice qui va insuffisamment vite par rapport à celle de la police. Il faut que la justice rattrape la petite avance prise par la police.

Un mot spécial au peuple haïtien ?

Mon gros problème, c’est que je suis tombé amoureux de ce peuple. Depuis mes 28 ans à l’Onu, c’est là que j’ai eu l’émotion la plus forte de misère. Ce peuple débrouillard comme ce n’est pas possible ! J’ai visité récemment le quartier des pièces de voiture, c’est étonnant. Ils fabriquent des pièces qu’on ne trouve plus. Et puis, la culture, les peintres, les poètes. J’aime le peuple haïtien.



Genève, jeudi 14 juin 2007

Wednesday, April 29, 2009

Traite et Trafic de personnes / "Des fortunes construites grâce à la complicité de décideurs"



Préparé à l’intention des 19 policiers de la Brigade de protection des mineurs (BPM), ce séminaire, réalisé en partenariat avec l’Organisation mondiale pour les migrations (OIM), l’USAID, la Fondation panaméricaine de développement (PADF), l’ambassade des États-Unis et le gouvernement canadien, participe de cet « effort de sensibiliser la population haïtienne en général et le gouvernement en particulier sur l’importance à accorder à cette forme d’esclavage moderne qu’est la traite des personnes, communément appelé en Haïti Restavèk ».


La BPM a été implantée en 2002 au sein de la Direction centrale de la police judiciaire grâce au concours de l’Unicef. Sa mission est d’assurer « la prévention des infractions commises par les mineurs et la protection des mineurs en conflits avec la loi, la prévention et la répression des crimes et délits perpétrés contre les mineurs et toutes les formes de violences intra-familiales impliquant les enfants ».


Inexistence de mécanismes de contrôle


À l’ouverture du séminaire, jeudi, le directeur général de la police judiciaire (DCPJ), le commissaire Michaël Lucius, a révélé que « les groupes criminels transnationaux ont tissé des réseaux internationaux de grande envergure et enregistré des profits considérables. Des fortunes se sont construites sur le trafic illicite de stupéfiants, sur le commerce illégal d’armes et de munitions, sur la traite d’êtres humains, en particulier de femmes et d’enfants et, de manière générale, sur des fraudes réalisées à un niveau international. »

« De tels faits sont parfois accomplis avec la complicité de décideurs, de responsables publics et de chefs d’entreprises qui se laissent corrompre. Néanmoins, il convient de faire remarquer que l’absence de structures de contrôle fait de certains États l’apanage de bandits de tout acabit », a ajouté le commissaire.

Les mineurs : « pierre angulaire des groupes armés »

Plus loin, Michaël Lucius a indiqué plusieurs paramètres permettant de cerner la traite des êtres humains en Haïti, particulièrement celle des mineurs. Il s’agit du recrutement des mineurs au sein des groupes criminels tant au niveau des activités de kidnapping que dans les conflits armés, sans oublier leur utilisation à des fins économiques et sexuelles. « Aucun gang spécialisé n’opère sans la présence d’un ou plusieurs mineurs chargés de surveiller les personnes séquestrées, de recevoir les rançons ou de jouer le rôle d’éclaireurs (antennes) », précise le directeur de la DCPJ.

Au cours des deux dernières années, rapporte-t-il, les mineurs ont été la pierre angulaire sur laquelle reposaient les groupes armés, particulièrement dans les quartiers réputés chauds. « Assurer l’acquisition des armes et leur transport dans leurs sacs d’école, servir d’éclaireur et participer aux cas de meurtres ou d’assassinats de policiers nationaux », ont généralement constitué leurs principales tâches.

Le principal responsable de la Direction centrale de la police judiciaire a cité en exemple les cas de Jeff Kedley Myrtil, Saint-Louis Tinazon, Saint-Jules Jhonny et Baguidy Michelet, tous des jeunes de 15 à 16 ans, enrôlés dans des gangs armés à Cité Soleil. Auditionnés par la DCPJ, ces derniers ont fait le récit, avec détails à l’appui, de leur intégration et évolution au sein des gangs.

Le jeune Myrtil (15 ans) a été conduit au commissariat des Gonaïves par sa mère le 16 janvier dernier après avoir proféré des menaces de mort à son encontre. Transféré une semaine plus tard, soit le 24 janvier, à la DCPJ, il a révélé avoir été formé aux maniements des armes de tous calibres et a évoqué les circonstances dans lesquelles il a donné la mort à trois agents de la Police nationale. Selon le commissaire Lucius, les mineurs se regroupent au niveau de deux associations au Bel-Air : « Lame boutèy et Lame dife ». La première, qui annonçait le déploiement de « lame rat » (qui est celle des adultes), assurait l’avant-garde en lançant des bouteilles dans toutes les directions. La seconde, elle, mettait le feu ou tirait sur tout ce qui bougeait après le passage de l’armée des adultes.

Toutefois, Michaël Lucius a voulu porter une attention particulière sur la prolifération des centres d’accueil, l’une des principales causes de ce phénomène. « Les mineurs de sexe féminin sont prématurément exploités à des fins sexuelles par ceux-là même qu’elles considèrent comme leurs pères spirituels et des adultes prêtant leurs services à ces centres ou foyers. » Incidence : renforcement de groupes de jeunes délinquants qui se transformeront en association de malfaiteurs.

Le cas des femmes

Cette autre catégorie, vulnérable de la société, a elle aussi fait l’objet de certaines révélations du commissaire qui a indiqué que « chez nous, l’abus sexuel contre les femmes n’est pas suffisamment pris en compte par les instances concernées puisque les mécanismes de contrôle demeurent inexistants ». Michaël Lucius ajoute qu’ « aucune statistique sérieuse ne peut être établie en référence au nombre de femmes de ménages et d’étrangères se prostituant dans les boites de nuit… L’exploitation sexuelle des femmes de ménage ou servantes, est monnaie courante. »


Dans le cadre de la lutte contre la traite des êtres humains, le commissaire Lucius projette de placer la Brigade au même niveau que les autres entités de la DCPJ. Cela, après l’adoption d'un texte de loi régissant la matière. Cependant, le directeur de la DCPJ, affichant son désaccord avec l’expression « protection des mineurs », souhaite la transformation du BPM en Bureau de lutte contre la traite des humains (BLTH). Un projet d’adoption de nouvelles directives sera soumis au directeur général de la Police nationale d’Haïti (PNH).


Actuellement, des travaux d’agrandissement et de réaménagement des locaux, grâce au support de la PADF, sont en cours. Pour sa part, le responsable de la Brigade, le commissaire Rénel Costumé, a déclaré que « faute de moyens, notamment l’absence de loi aux fins de la criminalisation de la traite des êtres humains, les activités de la BPM se concentrent davantage sur la zone métropolitaine ».


Après un an à la tête de la Brigade de protection des mineurs, M. Costumé dit reconnaître que le bilan n’est pas satisfaisant en raison des contraintes auxquelles font face l’entité et l’énormité de la tâche à accomplir. « Prochainement, nos équipes seront présentes dans d’autres régions importantes du pays », promet-il.


Par ailleurs, selon une étude réalisée en 2002, plus de 173 000 enfants seraient placés en domesticité en Haïti. La situation étant complexe, les responsables de l’OEA et du gouvernement n’ont donné aucun chiffre quant à l’évolution du système «restavèk » dans le pays actuellement.



Lundi 3 juillet 2006

Haïti : « La dynamique va dans le bon sens »



« D’énormes progrès ont été réalisés dans la république caribéenne mais, il y a encore un long chemin à parcourir », estime Louis Joinet, observateur des droits de l’homme en Haïti depuis 2002 et doyen des rapporteurs spéciaux de l’ONU.


Pourquoi parlez-vous de progrès en Haïti aujourd’hui alors que de nombreux kidnappings ont encore lieu ?


Il y a une inversion de la dynamique dans un sens positif. Pour savoir s’il y a ou non des progrès, j’ai refait la liste de chaque recommandation que j’ai proposée depuis le début de mon mandat en 2002. Dans ce rapport, j’accorde très peu de place au monitoring, qui équivaut dans mon mandat à la dénonciation. J’opte de préférence pour la suite donnée à mes recommandations. Mon mandat contrairement à d’autres mandats de rapporteur est double : il porte aussi sur la coopération, pour proposer des remèdes.

Je constate d’abord des avancées significatives dans le domaine de la sécurité : démantèlement de gangs, arrestation de chefs de gangs, notamment, réduction du cancer qu’a été le kidnapping. La dynamique va dans le bon sens. Ce qui permet de dire que l’omerta, cette loi du silence qui régnait dans des quartiers de non-droit comme Martissant ou Cité Soleil était plus liée à la poigne voire à la terreur exercée par les chefs de gang qu’à une habitude populaire.

Le processus de certification de la police nationale progresse-t-il ?

Sans attendre le lancement officiel de cette procédure, l’inspection générale de la police nationale a mené des enquêtes qui ont conduit à des résultats significatifs : 57 agents de police suspendus, 35 révoqués et 2 rétrogradés. La certification est programme un important où une enquête sera menée par l’Inspectorat général pour les policiers et ensuite probablement pour les magistrats, département par département et au cas par cas. Casier judiciaire, niveau d’étude, compte bancaire, avoirs, relations entretenues avec des ambassades étrangères, enquête de voisinage - à laquelle je ne suis pas favorable compte tenu du syndrome de la rumeur trop répandu en Haïti et provoquant trop d’injustices- rien ne sera négligé.
La réforme judiciaire traîne encore. Que se passe-t-il ?
Quand vous revenez à l’égalité constitutionnelle, à un État de droit, il y a beaucoup de gens qui commencent à en avoir peur, à être mécontents, ils sont empêchés de continuer les magouilles relatives à la corruption, les trafics… Ces gens peuvent devenir dangereux. Chacun sait que certains parlementaires ne sont pas des champions de la lutte pour la transparence et pour la légalité. Heureusement, la majorité des parlementaires soutiendra ce projet.

Avant, tout était de la responsabilité du gouvernement. On gouvernait sans Parlement. Maintenant, il y a un Parlement élu. Beaucoup de parlementaires manquent d’expérience, les ministres aussi. Donc, ça marche un peu difficilement. Mais, le gouvernementa affirmé sa volonté politique, il commence à passer aux actes. La commission sur la réforme de la justice a été créée à l’initiative du président René Préval lors d’une réunion convoquée au Palais national avec l’ensemble des acteurs publiques et des membres de la société civile.

Cette réunion, semble-t-il, vous a marqué. Pourquoi ?

Durant mes vingt huit ans de lutte pour les droits de l’homme, cela a été l’un des moments les plus forts pour moi. C’est la première fois que j’avais l’impression que je ne venais pas en Haïti pour enquêter, dénoncer mais pour avoir une vraie réunion de travail avec des gens qui veulent essayer de prouver que c’est possible. Cette réunion a donné lieu à la création d’un comité de suivi de ces rencontres. C’est également pour la première fois qu’un rapport sur la réforme de la justice est élaboré par des Haïtiens, pour les Haïtiens. Sans l’utilisation de la « langue de bois ». C’est une innovation.

Pensez-vous que le président Préval pourra maîtriser la corruption ?

Il y a une volonté patente du président de la république. Lors de la réunion précitée, j’ai insisté sur cinq points : la coordination comme impératif de réussite, l’équilibre à trouver entre la coopération des milieux bancaires et les unités de lutte contre la corruption, l’importance du distinguo entre « macro » et « micro » corruption, le projet de « loi portant déclaration de patrimoine » par certaines catégories de personnalités politiques, de fonctionnaires et autres agents publics, enfin l’importance de la coopération internationale et d’un soutien politique fort.
Le récent démantèlement du réseau de narco-trafiquants de Léogâne est sans précédent. Plus de 400 kilos de cocaïne saisis, cinq policiers arrêtés dont un haut-gradé de la direction centrale de la police judiciaire.

Un mot spécial au peuple haïtien ?


Mon gros problème, c’est que je suis tombé amoureux de ce peuple. En 28 ans à l’Onu c’est là que j’ai eu l’émotion la plus forte. Ce peuple est impossiblement débrouillard. J’ai visité récemment le quartier des pièces de voiture, c’est étonnant. Ils fabriquent des pièces qu’on ne trouve plus. Et puis, la culture, les peintres, les poètes… je suis tombé amoureux du peuple haïtien.
18 juin 2007